Prélude
Ce matin du 17 juillet 1943, un silence funèbre régnait dans la banlieue de Stuttgart. Blotti sous sa lourde couette, Friedrich, un peu morose, tardait à se lever : il resta quelques instants les yeux fixés sur la lourde horloge en bronze de l’époque napoléonienne, dont les énormes aiguilles venaient majestueusement se superposer…
Le chemin de fer qui passait à quelques mètres de notre maison était recouvert d’une épaisse brume matinale. Dans une dizaine de minutes le deuxième convoi de déportés passerait, mais l’on voyait peu de chose car les pauvres gens étaient entassés dans des wagons à bestiaux. Depuis deux ans, des centaines de wagons avaient dû passer…
J’entendis un gémissement. J’avançai de quelques mètres, là, dans un fossé, je vis un tout jeune garçon mal habillé, avec une épaisse chevelure d’un noir étincelant, qui tenait de ses deux mains sa jambe droite qui semblait le faire affreusement souffrir. Il me regarda un bref instant avec des yeux effarés, puis s’évanouit…
J’ai eu le trac toute cette fichue soirée ; et pense que je ne suis pas ce héros implacable qu’est Friedrich Brandhard : même Himmler en personne semblait te craindre. Et ne me parle plus jamais de consignes, je ne suis pas le valet du roi, moi… Je comprends maintenant pourquoi ton père semblait te redouter plus que le Reichsführer
Pour couronner le tout – le destin pour certains, la main de Yahvé pour d’autres –, alors que la petite Irène jetait dans la tombe une très jolie couronne de chrysanthèmes cappas que Raphaël avait confectionné, un majestueux vol d’oies sauvages, dont les cris s’accordaient au rythme d’une poésie céleste, passa au-dessus du petit cimetière…